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Yukrǒn - Partie 1 : L'éveil du Chaman

  • Julya_auteur
  • 22 oct. 2020
  • 20 min de lecture

Chapitre I

Le saut de l’ange


Mes ailes me porteront toujours plus loin parce que je n’ai pas peur de la chute


Il tombait des trombes d’eau sur le goudron devenu alors une parfaite piste de patinage, pourtant, la conductrice ne décollait pas son pied de l’accélérateur. Les essuie-glaces hurlaient leur détresse contre le pare-brise transformé en cascade sous la pluie battante. Une visibilité faible et un parcours tortueux faisaient bien souvent mauvais ménage, mais rien n’était en mesure de l’arrêter.

C’est ce soir ou jamais, ne cessait-elle de se répéter.

My shadows only one that walks beside me, my shallow hearts the only thing that's beating, sometimes I wish someone out there will find me, till then I walk alone…

Dans l’habitacle, Green Day chantait son voyage en solitaire à travers le boulevard des rêves brisés. Quelque part, elle s’y retrouvait. Sauf que son boulevard à elle s’appelait Lewes et qu’elle, elle n’attendait plus personne.

Les pneus crissèrent furieusement sur le bitume tandis que Luyǎn négociait son dernier virage. Quelques mètres plus loin, elle distingua une silhouette sur le pont.


Elle n’arrivait pas trop tard.

Le bougre avait bien choisi son moment ! À une telle heure et par un temps pareil, la circulation sur le boulevard était peu dense, aussi fit-elle une arrivée remarquée en freinant au beau milieu de la chaussée. Pourtant, l’adolescent planté devant elle ne cilla pas.

Les mains fortement accrochées au volant, elle se força à analyser la situation avant de tenter quoi que ce soit. Ce n’était pas le moment de se louper, surtout pas à cause de la précipitation. On ne l’attendait que trop sur ce terrain-là.

Ce jeune homme était bien celui qu’elle surveillait depuis presque trois semaines maintenant. La pluie se déversait sur lui avec tant de force qu’elle l’aurait cru capable de s’écrouler sous son poids. Mais il encaissait, inlassablement. Le regard dans le vague, comme hypnotisé, il s’approcha de la rambarde de sécurité. Il posa ses deux mains sur le rebord en métal et se hissa sur le garde-fou. Sous ses pieds, le Yukon poursuivait sa course filante, broyant au passage la moindre branche qui aurait le malheur de s’y noyer.

Luyǎn voyait cela d’ici : si l’adolescent accomplissait son geste désespéré, il n’y survivrait pas.

Elle ne pouvait pas laisser faire ça.

Non qu’elle soit moralement contre le suicide, elle ne connaissait que trop bien la tentation que représentait une fin définitive à toutes ses souffrances, mais dans ce cas précis il s’agissait davantage d’un meurtre.

C’est bon ! Elle avait suffisamment analysé la situation à son goût ! Elle ouvrit la portière comme si sa propre vie en dépendait et s’extirpa du siège conducteur aussi vite qu’elle le put. Le jeune homme était déjà à cheval sur la barrière, prêt à faire basculer la totalité de son corps dans la rivière infernale.

— STOP ! hurla-t-elle suffisamment fort pour que sa voix couvre le son de la pluie battante.

Mais comme elle s’y attendait, le jeune homme ne fit pas attention à elle.

— Je crois que nous avons quelque chose en commun, insista-t-elle en soulevant une partie de son T-shirt pour dévoiler le tatouage figurant sur ses côtes : une sorte de croix stylisée, surmontée d’une couronne à trois branches et d’une flèche sur la gauche.


Pour la première fois, elle obtint l’attention du garçon. Celui-ci tourna son visage en direction de la jeune femme qui s’approcha prudemment de lui. Lorsqu’il ne resta plus qu’un mètre entre eux, elle s’arrêta. La pluie qui tombait toujours lui gelait les os. Ses cheveux bruns collaient sur son visage et la gênaient pour parler, néanmoins, il lui en fallait bien plus pour la distraire.

— Je crois que tu t’es trompé de cible, ajouta Luyǎn sans lâcher le jeune homme des yeux.

Il ne s’en fallait que d’un cheveu pour qu’il se retrouve de l’autre côté.

Littéralement.

— C’est impossible.

Elle perçut avec difficulté les paroles de l’adolescent à travers la tempête néanmoins, c’était la preuve qu’elle avait fait mouche. Elle avait semé le doute. Il ne lui restait plus qu’à le convaincre qu’elle fera un bien meilleur hôte que ce pauvre gringalet.

— Tu vois bien que ce corps ne veut pas de toi. Si c’était le cas, il y aurait longtemps qu’il aurait sauté.

Elle fit un pas de plus dans sa direction, le regard résolument ancré dans les prunelles vides du garçon.

— Alors que moi je t’invite. Ma porte t'est grande ouverte.

Un éclat azuréen alluma son regard terne.

Elle se risqua à faire un pas de plus, mais se ravisa lorsqu’elle vit le corps chanceler dangereusement.

Il ne la croyait pas. Il était si proche du but alors pourquoi la croirait-il ?

La pluie se fit plus forte, recouvrant le boulevard d’une enveloppe assourdissante, si bien qu’elle ne percevait rien d’autre que les goutes d’eau s’écrasant avec force sur le sol comme autant de coups de feu.

Il fallait qu’elle tente quelque chose avant de perdre son attention.

Pour la première fois, elle s’arracha à la vision de ses pupilles et se tourna en direction de la barrière. Son cœur tambourinait dans sa poitrine, masquant l’espace de quelques instants le fond sonore qui l’embrouillait. Elle contempla la rambarde écaillée comme s’il s’agissait de sa seule issue. Était-ce vraiment le cas ou était-ce encore un de ses « épisodes » dont elle ne parvenait à déceler la folie ? Tout lui semblait si naturel si… évident. Mais comment savoir si elle ne perdait pas une fois de plus le contrôle ?

Elle jeta un coup d’œil en biais à l’adolescent. Il la fixait avec une curiosité provocatrice. Et c’est l’esprit de compétition de la jeune femme qui s’alluma à ce regard.

Luyǎn prit une profonde inspiration et s’approcha de la barrière avant de se hisser à son tour. Elle bascula ses deux jambes de l’autre côté du garde-fou, ses mains avaient du mal à maintenir sa prise sur le métal rendu glissant. Une fois, elle se sentit tomber en avant en voulant regarder la rivière s’agiter sous elle, mais se retint juste à temps. Son corps tout entier se tendit alors que son cœur était prêt à jaillir de sa poitrine. Elle aurait dû être terrifiée, quelque part elle l’était sans doute, mais la seule chose dont elle avait conscience, c’était de cette adrénaline pulsant dans ses veines. Ce sentiment d’invincibilité, elle ne le connaissait que trop bien.

— C’est ta dernière chance, lança-t-elle à l’adresse du jeune homme, avec moi, tu n’auras pas besoin de lutter.

Elle crut déceler de l’hésitation dans le regard du garçon, mais impossible de savoir à quel point son hôte était sous son emprise. Prendrait-il vraiment le risque de l’abandonner ?

En tout cas elle, elle prendrait le risque de l’y contraindre.


Allez Lǔyan, c’est pas le moment de te dégonfler, s’encouragea-t-elle.

Sans détourner le regard de sa cible, elle laissa son corps se livrer aux eaux ravageuses. Ses membres se fracassèrent contre l’eau glacée avant de pénétrer dans le courant à leur tour. Son corps aurait dû être rendu insensible par la morsure paralysante du froid, mais elle perçut distinctement l’intrusion de la créature. À son tatouage factice se superposa l’empreinte brûlante de l’envahisseur à présent accroché à elle en espérant qu’elle succombe.

Les flots l’entrainaient inlassablement dans leur course tandis qu’elle luttait pour maintenir son visage à l’air libre. En temps normal, elle aurait conservé son calme, elle était entrainée pour ce genre de situation, mais quelque chose d’anormal se produisit. La présence de l’autre était… insoutenable.

— Aaaargh ! son cri de souffrance mourut dans sa gorge alors que de l’eau s’y introduisait.

— Tu m’as menti, tu n’avais pas l’intention de mourir !


Cette voix qu’elle entendait dans sa propre tête… c’était comme si elle s’adressait directement à son âme.

Elle avait réussi ! Elle avait réussi !

Et elle allait certainement mourir, accessoirement.

— Si je meurs… tu mourras aussi, articula-t-elle entre deux respirations.

Son corps se faisait entrainer vers le fond un peu plus à chaque fois. Elle eut beau mettre toutes ses forces dans chacun de ses mouvements pour se maintenir à la surface, elle savait que cela ne suffirait plus très longtemps.

— Si tu meurs, je m’échapperai de ta carcasse, ne crois pas pouvoir me duper une deuxième fois.

— C’est faux…

Elle avala une gorgée avec laquelle elle faillit presque s’étouffer, mais tint bon.

— Tu ne peux pas t’échapper… le tatouage…

Sans qu’elle ne pût l’éviter, une branche entrainée avec elle la frappa de plein fouet, l’assommant presque. Étourdie et à bout de forces, elle ne se sentait plus capable de lutter.


***


À l’intérieur de la jeune femme, le prisonnier se débattait comme il le pouvait pour s’extirper de sa nouvelle cellule de chaire, mais en vain. C’était comme si des liens invisibles le rendaient enchainé à elle. Comment avait-il pu se laisser avoir aussi facilement ? Il aurait dû sentir venir la supercherie, mais c’était comme si la simple vue de sa marque sur cette humaine l’avait rendu hésitant… comme s’il se sentait tout à coup doué du don d’ubiquité tout en sachant cela parfaitement impossible. Il avait eu besoin de vérifier, il devait être certain…

Stop.

Ce n’était pas le moment pour une introspection tardive, il avait une décision à prendre. Les constantes de son hôte chutaient inexorablement. D’ici quelques minutes tout au plus, elle serait morte. En temps normal, cela ne l’affecterait nullement, il était capable de quitter un corps, en toutes circonstances, mais là… il n’arrivait pas à s’en échapper.

Et il n’avait aucun moyen de savoir si sa mort le délivrerait. Peut-être bluffait-elle, mais pouvait-il se permettre de prendre un tel risque ?

Son esprit commençait à tourner au ralentie. Peut-être sa mort l’atteindrait-elle finalement. Ne se sentait-il pas nauséeux à cet instant ? Était-ce ça mourir ?

Il n’avait aucune envie de le découvrir.

Au vu de l’état de la jeune femme, il n’aurait pas le temps de se matérialiser. Cela ne lui laissait qu’une possibilité de s’en sortir et elle était loin d’être agréable.


L’humaine semblait exercer un important contrôle sur son esprit ce qui rendrait la possession de son enveloppe charnelle difficile, mais pas impossible compte tenu des circonstances. Visualisant la marque sur le corps de son hôte, il l’imagina se diluer sur sa peau et s’étendre dans ses tissus, dessinant des arabesques le long de ses vaisseaux, gagnant d’abord son ventre, sa poitrine, ses jambes, ses pieds, puis son visage.

Plus il l’imaginait, plus il sentait son contrôle gagner en ampleur sur le corps de l’humaine. Aussi, lorsqu’il voulut ouvrir les yeux, l’obscurité autour de lui se dissipa pour laisser place aux nuances grisâtres de l’eau qui l’ensevelissait peu à peu. Il tenta de bouger un bras et celui-ci s’exécuta. Ses mouvements étaient entravés par le courant, mais ce serait suffisant pour ce qu’il avait en tête. Il ferma à nouveau les yeux et projeta une nouvelle image mentale dans l’esprit de la femme mêlé au sien.

Cette fois, il voyait son corps se dissocier, membre après membre, puis chacun d’eux se laisser réduire à l’état de fragments tissulaires puis de cellules. Enfin, il ne resta plus d’elle qu’un nuage de molécules volatiles s’extirpant de l’eau en une masse invisible, mais cohérente, pour rejoindre la berge. Aussitôt eurent-elles regagné la terre ferme qu’elles s’assemblèrent à nouveau en une entité complète.

Par le Grand Esprit ! jura-t-il à bout de forces, se téléporter dans un corps non enclin à céder les commandes, c’est l’horreur !

Jamais il ne s’était sentie aussi faible qu’en cet instant. Ses paupières se faisaient lourdes, ses sens lui échappaient, son esprit dans cette prison de chaire perdait peu à peu le contrôle.

Si la jeune femme ne l’avait pas entrainé dans la mort, ce qu’il venait de faire pour la sauver aurait certainement raison de lui.



Eveil


Comme toute chose circulant en ce monde, il n’était qu’un esprit.


Une brume mystique l’entourait, elle permettait de dissimuler son identité à ceux susceptibles de le reconnaitre.


Il n’avait que peu de certitudes sous sa forme spirituelle.


En voici trois :


C’était un Voyageur.

Et il avait un but à accomplir.

Mais personne, pas même lui, ne devait savoir ce qu’il était devenu en dehors de ce monde.Chapitre II

Un esprit d’ombre et de lumière



Chapitre 2

Un esprit d’ombre et de lumière


Si les pensées étaient des lucioles, nous pourrions choisir de laisser s’envoler lorsque leur lumière devient trop vive


Des centaines de vies, des centaines d’identités volées et mille et un tourments. Tant d’existences menées dans le but de les faire succomber une à une. Cela semblait épuisant.

Après avoir revêtu autant de masques, comment parvenir à se souvenir de qui l’on est réellement ?

Pourtant, même après avoir passé presque cinq cents ans à chasser l’humain désespéré pour le conduire à une mort prématurée, il savait toujours qui il était et surtout ce qu’il voulait. Car personne en ces mondes n’était autant accroché à un désir que lui l’était au sien. Il connaissait son rang, il connaissait sa mission.

Il était…


— Oh mon dieu ! jura la jeune femme en revenant subitement à elle.

Visiblement, elle avait été contrainte à ce réveil pour le moins brutal.

Luyan s’était redressée dans un lit. Son lit. Sa chambre était plongée dans le noir, les rideaux étaient tirés. Son cœur battait à tout rompre dans sa cage thoracique, comme si elle venait de faire la course la plus intense de toute sa vie. Ou comme si elle venait d’échapper à la mort.

— Oh mon dieu, répéta-t-elle en portant une main à son visage et l’autre à sa jambe, je suis entière, je suis entière ! s’écria-t-elle en tentant de dissiper l’image absurde de son corps disloqué sous ses paupières.

— Quel cauchemar, souffla la jeune femme en retrouvant la maîtrise de son rythme cardiaque ?

Elle voulut se lever, mais une douleur intense l’en empêcha. La souffrance était telle qu’elle lui coupa momentanément le souffle. Les mains tremblantes, elle souleva sa chemise de nuit et crut tourner de l’œil en voyant l’énorme bleu recouvrir ses côtes et une partie de sa poitrine.

— Qu’est-ce c’est que ça ?

Elle fit glisser son index sur sa peau endolorie et réprima un sursaut de surprise en voyant une marque argentée se dessiner sous ses ecchymoses.

— C’est pas vrai…

Ignorant la douleur qui lui déchira le corps lorsqu’elle se pencha, elle tira le tiroir de sa table de nuit et en parcourut le fond à tâtons à la recherche d’un miroir à main. Lorsqu’elle le trouva, elle appuya sur l’interrupteur de sa lampe de chevet au passage et porta l’objet devant son visage. En premier lieu, elle ne vit rien de particulier. Ses grands yeux noisette semblaient un peu fatigués, ses traits étaient tirés et sa peau mate n’avait visiblement pas apprécié sa baignade dans la rivière gelée. Ses cheveux non plus, brun et coupés au-dessus des épaules, elle ne les avait jamais vus autant en bataille. Mais elle ne chercha pas à les aplanir ni à arranger son apparence, c’était autre chose qu’elle voulait voir. Quelque chose qu’elle ne pouvait percevoir avec les yeux.

Elle était entrainée à voir pourtant cela lui paru plus difficile que d’ordinaire, comme si son invité lui opposait une résistance. Elle se concentra davantage, mais ne parvint qu’à se déclencher une terrible migraine.

— C’est une blague ! grogna-t-elle en lançant rageusement son miroir à travers la pièce.

Il est là. Il était forcément là. Sinon elle n’aurait pas une marque de la taille du continent sur son abdomen.

Il pouvait se cacher autant qu’il le voulait, il était et il le resterait tant qu’il ne coopérerait pas.

Elle se rallongea, soudainement exténuée. En se remémorant les derniers événements, elle se rendit compte à quel point ce qu’elle avait fait était inconsidéré, pourtant, elle ne regrettait rien. Parce qu’elle avait réussi et qu’enfin on lui laisserait sa chance malgré son handicap.

Elle n’avait aucune idée de comment elle s’en était sortie, elle en saurait certainement davantage demain. Pour l’heure, elle se sentait vidée.


Mais elle était loin d’être seule dans ce corps.


***


— Et personne ne l’a accompagnée ? Elle y est allée seule ? insista l’homme qui ne pouvait croire en l’irresponsabilité de ses propres enfants.

Les quatre jeunes gens réunis dans la salle à manger de la grande demeure familiale orientèrent chacun le regard dans une direction différente. Mais seule la blonde osait le regarder dans les yeux.

— Elle voulait réussir seule, papa. Nous avons simplement voulu respecter sa volonté, n’est-ce pas ? expliqua poliment l’aînée de la fratrie en cherchant du soutien chez ses jeunes frères et sœurs qui firent mine de ne pas avoir perçu son appel à l’aide.

— J’entends ce que tu dis Jǔna, répondit-il en se laissant tomber dans son grand fauteuil vert forêt l’air épuisé par cette conversation, mais vous ne semblez pas comprendre la situation de votre cousine. Lǔyan ne se rend pas compte quand elle se met en danger elle n’a pas conscience de sa vulnérabilité et…

— Elle est bipolaire ! l’interrompit Jǔna en agitant les bras sous le nez de son père, elle n’est pas stupide ! Elle sait ce qu’elle a, elle est sous traitement alors arrête de la couver comme une petite chose fragile.

Le regard ardent que lui adressa l’homme la dissuada d’aller plus loin dans ses propos, bien qu’elle soit loin de lui avoir livré toute l’étendue de sa pensée. Terrens se pinça l’arête du nez et ferma les yeux quelques instants. Ce genre de confrontation l’épuisait, mais il acceptait de les endurer. Car cela faisait partit de l’engagement qu’il avait pris en obtenant la garde de Lǔyan et de son frère après la mort de leurs parents. Il finit par se lever de son fauteuil à nouveau et fit face aux quatre jeunes gens qui se tenaient devant lui en attendant une directive de sa part.

— Vous quatre, fit-il en les pointant un à un du doigt, vous allez la surveiller, compris ?


Ils hochèrent la tête d’un même mouvement, l’aînée avec un peu moins de conviction, mais ne fit pas un commentaire de plus. Leur cousine venait d’entrer dans la pièce. Elle portait sa robe de chambre anthracite qui tombait négligemment de ses épaules. Ses pas étaient trainants et sa mine un peu fatiguée, mais ils savaient qu’elle allait bien.

« Peignoir gris, journée sans ennuies ».

Aussitôt son oncle abandonna sa figure contrariée par un sourire qui se voulait chaleureux.

— Voilà notre nageuse olympique.

Lǔyan esquissa un sourire laconique avant de s’installer au bar qui séparait la cuisine que l’on pourrait qualifier de post-moderne avec tout son mobilier hight tech et à la salle à manger douillette avec ses poutres apparentes, sa cheminée monumentale et ses fauteuils en velours. On pouvait vite se rendre compte que le contraste entre chacune des pièces de la grande demeure familiale n’avait d’égal que celui des caractères de ses habitants.

Lǔyan se servit un verre de jus d’orange sous les regards attentifs des cinq autres personnes présentes dans la salle.

— Je vais bien, lâcha-t-elle finalement, consciente qu’un poids venait de quitter les épaules de ses cousins qui avaient certainement dû porter la responsabilité de son escapade de la veille.

Ayǎ, la cadette âgée de onze ans quitta la pièce accompagnée de ses deux grands frères Eliǎn seize ans et Luziǒ dix huit ans. Lorsqu’il ne resta que Jǔna et Terrens dans la pièce, elle sut qu’elle allait avoir le droit à un interrogatoire. Et elle allait obtempérer, elle n’avait pas le choix sinon c’était retour à la case départ.

Jǔna vint s’asseoir à côté d’elle au bar. Ses longs cheveux blond cendré tombaient en boucles souples sur ses épaules halées. De tous, elle était la seule à ne pas la regarder comme si elle était capable de se briser à chaque instant, et c’était pour cette raison qu’elle appréciait de sentir son regard anthracite posé sur elle avec tendresse. Et non avec compassion. Ce n’était définitivement pas la même chose.

Quant à son oncle, il demeura à la même place où il se trouvait depuis qu’elle était entrée dans la pièce : planté devant son fauteuil fétiche comme un pot de fleurs qu’on aurait posé là. Au beau milieu de la pièce.

Il aurait voulu hurler des reproches à sa nièce qui s’était montrée d’une incroyable imprudence, mais il savait que ce n’était pas la manière dont il fallait aborder la chose. Éveiller un sentiment de culpabilité était la dernière chose à faire.

— Je te sens cogiter tu sais, lança Lǔyan à l’intention de son oncle, tu cherches le meilleur moyen d’amorcer une conversation, mais tu peux t’exprimer directement. Je suis prête à encaisser.

Terrens libéra une grande expiration avant de s’approcher des deux jeunes femmes qui attendaient patiemment sa réaction. Il n’agissait jamais impulsivement, tous ses gestes, toutes ses paroles étaient le fruit d’une profonde réflexion. Et le hâter dans sa prise de décision était la dernière chose à faire…

— Tu veux que l’on te traite comme une personne normale ? s’écria-t-il en posant ses deux mains sur le bar de part et d’autre du verre de sa nièce, alors agit comme une personne sensée. Aller à la rencontre de ce Yukrǒn seule était déjà une mauvaise idée, mais l’emprisonner alors que tu n’avais jamais pratiqué était tout aussi dangereux que stupide !

— Si je n’étais pas intervenue, un adolescent serait mort ! rétorqua-t-elle en haussant le ton à son tour.

— Et si ta cousine n’était pas arrivée à temps c’est toi qui serais morte à l’heure qui l’est ! hurla-t-il encore plus fort, c’est elle qui t’a retrouvée sur la berge du Yukon, dit-il plus doucement.

La main de Jǔna se posa sur l’avant-bras de la jeune femme qui s’apaisa aussitôt. Ce n’était pas le moment de se laisser emporter. Si elle voulait leur prouver qu’elle avait le contrôle, elle devrait faire preuve d’indulgence à l’égard de leur… surprotection étouffante et invasive.

— Je reconnais mes tors vis-à-vis de cette… précipitation, articula-t-elle lentement bien que cela lui coûtait d’admettre sa faiblesse, mais vous m’aviez donné votre autorisation pour la prise en charge de ce Yukrǒn.

— Comme je te l’ai expliqué, les conditions étaient que tu suives ton traitement et que tu te montres prudente. Nous avons évalué ce Yukrǒn comme étant un spécimen mineur de son espèce et donc facile à contrôler, c’est pour cela qu’il m’a semblé être un bon premier essaie pour toi. Mais tu ne dois pas baisser ta garde, tu entends ? Pour ce que nous savons, il a poussé une quinzaine de personnes au suicide, c’est énorme.

Et blablabla. Elle avait décroché. Bien entendu qu’elle savait ce dont était capable ce Yukrǒn, elle avait elle-même étudié et suivit la moindre de ses actions durant des semaines avant de mener à bien cet emprisonnement. Son oncle la traitait comme une débutante parce qu’elle n’avait jamais pratiqué mais elle se préparait pour son rôle de bannisseuse depuis sa naissance. Bien avant que son trouble soit diagnostiqué. Elle était née pour ça, ses parents l’avaient élevée pour ça, et elle n’allait certainement pas y renoncer à cause d’une fichue instabilité.


— … ça y est, elle ne m’écoute plus, soupira Terrens en prenant sa tête entre ses mains, Jǔna je dois aller au travail, occupe-toi d’elle s’il-te plaît.

L’oncle Terrens quitta la pièce sans que Lǔyan ne s’en rende compte. Elle ne s’ancra à nouveau à la réalité que lorsque sa cousine exerça une légère pression sur son avant-bras.

— Il ne me parle pas, dit-elle de but en blanc en suivant ainsi le cours de sa pensée.

Jǔna fronça les sourcils et l’invita à s’expliquer.

— Le Yukrǒn. Je ne l’entends plus et je n’arrive pas à le voir non plus. Comment ça se fait ?

— Et bien, tous les Yukrǒns ne sont pas pareils, mais la plupart ne réagissent pas très bien à l’emprisonnement. Ils ne comprennent d’ailleurs pas tout de suite ce qu’il leur arrive. Tu vas devoir te montrer patiente et trouver les mots qui le pousseront à entrer en contact avec toi.


Patience et diplomatie. Ce n’était pour ainsi dire, pas ses points forts.


— Si tu éprouves des difficultés, je peux demander à Lootǎh d’entrer en contact…

— Non ! Je veux dire…, ce n’est pas contre toi Loo, mais je veux me débrouiller seule, se hâta-t-elle de préciser à l’ombre qui venait d’apparaître dans le dos de sa cousine.

Le dénommé Lootǎh ressemblait à s’y méprendre à un être humain si on omettait l’antenne frontale portant une glande de la taille d’un œuf qui lui tombait au-dessus de ses yeux aux pupilles anormalement grosses et ces extensions membraneuses sur ses avant-bras semblables à des ailes de papillon.

— Il te dit : « pas de soucis », traduisit Jǔna tandis que le Yukrǒn faisait des mouvements rapides avec ses mains, superposant de manière réfléchie ses membranes translucides à travers lesquelles la lumière passait pour dessiner des ombres dansantes sur le sol.

L’umbralinguistique était un des nombreux langages adoptés par les Yukrǒns et Jǔna l’avait intégré en très peu de temps. Elle avait un don pour le langage et la communication, chose que sa cousine lui enviait affreusement.

— Hé, murmura Junǎ pour attirer son attention, tu t’en sortiras à merveille, lui assura-t-elle, tu prends ton traitement et tu es préparée pour ça, au même titre que chacun d’entre nous. Tu dois juste être plus prudente.

Luyǎn hocha mécaniquement la tête, le regard un peu dans le vague.


— Tu crois… tu crois que je devrais aller le voir ?

Junǎ adopta une mine soucieuse. Sa cousine pensait encore à lui et elle savait très bien ce qui la tourmentait ainsi que la raison pour laquelle elle avait absolument tenu à emprisonner son Yukrǒn.

— Laissez-vous du temps Lou’, occupe-toi de ton Yukrǒn dans un premier temps. Gérer trop de choses à la fois ne serait pas raisonnable.

Se laisser du temps ? Parce que neuf mois ce n’était pas suffisant ? Mais au fond d’elle elle savait que Junǎ avait raison. Si elle mettait à trop en faire, elle ne parviendrait pas à garder les deux pieds sur terre. Et s’il y avait bien un moment où il ne fallait pas qu’elle soit dans les nuages c’est avec un Yukrǒn meurtrier coincé à l’intérieur de son esprit.

— Tu as lui parlé du pacte, n’est-ce pas ? s’enquit Junǎ, au Yukrǒn, tu lui as expliqué ce qu’il devait faire pour se libérer ?

— Je n’en ai pas encore eu l’occasion, j’ai simplement pu lui parler des contraintes, tu sais…

— Stop, l’arrêta-t-elle en lui plaquant la main sur la bouche, tu connais la règle. On ne parle pas du pacte si l’un d’entre nous en retient un.


Oups la boulette, elle avait bien failli faire une belle gaffe. Les Yukrǒns avaient beau pouvoir masquer leur présence, ils percevaient l’environnement aussi bien que leur hôte.

— Je dois te laisser, Ayǎ m’attend pour sa leçon et j’ai des cours à relire pour cet après-midi, fit-elle en se levant, ne tarde pas trop à retourner en cours, je te rappelle que tu étais censée faire ta rentrée il y a une semaine déjà.

Junǎ quitta la pièce tandis que Luyǎn songeait déjà à autre chose : la reprise des cours. Cela faisait presque un an qu’elle avait arrêté l’école. Quelque part, elle avait hâte d’y retourner, mais le Yukon collège avait beau être immense, elle avait de fortes chances de le croiser là-bas. Et elle redoutait autant sa propre réaction que la sienne lorsque cela arriverait.


***

Cette humaine a décidément une vie bien compliquée, décréta le Yukrǒn, témoin silencieux de l’existence de son tout nouvel hôte. Néanmoins, il ne pouvait s’empêcher d’être curieux au sujet de cette famille humaine. Ils connaissaient leur existence, parlaient de pacte et semblaient même pouvoir communiquer avec eux. Il avait eu de très nombreux hôtes et aucun n’avait ne serait-ce que perçu sa présence. Il n’était pas naïf au point de croire qu’aucun humain n’avait jamais entendu parler d’eux, puisqu’il avait déjà croisé la route de plusieurs chasseurs, mais des humains qui invitaient d’eux-mêmes de Yukrǒns à les posséder… c’était du jamais vu. Avaient-ils seulement une bonne raison de faire une chose pareille ?

Il devait découvrir ce dont ils étaient au courant exactement, car visiblement, la règle du silence imposée à ses congénères n’avait pas été tenue aussi bien qu’il l’aurait cru.

En temps normal il n’aurait eu qu’à lire l’esprit de son hôte. Il était coincé dedans après tout, mais cette humaine ne laissait pas ses pensées en libre service apparemment. Au lieu des milliards de lumières qu’il percevait d’habitude et flottaient tout autour de lui, contenant les pensées passagères ou profondes des humains, il ne voyait que les ténèbres. Elle avait mis un voile, une sorte de protection mentale pour l’isoler de ses idées. Ce qui ne faisait que confirmer son impression : elle était très bien renseignée. Trop bien.


— On peut discuter ?

Une lumière était-là, chaleureuse, mais quelque peu ténue, comme si elle hésitait à se trouver ici. Pourtant, il était évident qu’elle ne se baladait pas au hasard près de lui, c’était à lui qu’elle s’adressait. Directement.

S’il répondait, il pourrait bien se trahir.

— On ne s’est pas présenté, je crois. Je m’appelle Luyǎn.

Elle savait qu’il savait. Elle n’était pas idiote, et lui non plus. Tout ce qu’elle voulait c’était connaître son identité à lui.

— Si tu ne dis rien, je vais commencer à croire que tu as quelque chose à cacher.

Elle était maligne il n’y avait pas de doute. Il n’y avait qu’à voir la manière dont elle l’avait eu la veille.

— Eyliǒte, répondit-il finalement.

Après tout, elle ne pouvait pas savoir s’il mentait ou non.

— Tu fais ton timide Eyliǒte ?

Avait-elle conscience de manquer de subtilité ? Elle pouvait tout aussi aussi bien brandir un panneau « montre-toi ! » cela aurait eu le même effet. Peut-être devrait-il le lui faire remarquer.

— Je suis censé trouver la situation normale ? demanda-t-il à la place.

Nul besoin de préciser de quelle situation il parlait. Ils savaient tous deux qu’un humain capable de retenir un Yukrǒn contre sa volonté et de lui cacher volontairement ses pensées n’avait rien d’une banalité.

Je crois… reprit la voix de la lumière, que nous savons ou pensons savoir beaucoup de choses l’un sur l’autre. Si tu ne veux pas répondre directement à mes questions, je te propose de répondre simplement « vrai » ou « faux » à mes hypothèses. Et j’en ferai tout autant avec les tiennes.

Cela avait-il le moindre sens ? Tous deux pouvaient mentir sans que l’autre ne s’en aperçoive alors quel était le but ? Elle avait forcément une autre idée en tête.

Veux-tu commencer ? proposa-t-elle avec courtoisie.

— Tu n’es pas une chasseuse, dit-il immédiatement afin de dissiper ses soupçons.

— Vrai. Et toi tu es incapable de te matérialiser sur Terre.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

La lumière tournoya autour de lui comme si la jeune femme l’analysait et émit un clignotement chatoyant.

— Les Yukrǒns qui peuvent se matérialiser sur Terre ne s’attachent pas à un humain, cela leur demande plus d’efforts. Alors, vrai ou faux ?

Il était si surpris de voir qu’elle en savait autant qu’il était tenté de répondre la vérité.

— Vrai.

En fait, non.

— Vous n’êtes pas des chasseurs, mais vous en savez beaucoup sur nous. Je ne sais pas ce qu’il en est exactement, mais vous avez un but précis, je me trompe ?

— Non, tu as raison. Si tu veux en savoir plus, cela ne tient qu’à toi. Maintenant ma dernière hypothèse : tu es un junior, n’est-ce pas ?

— Un quoi ? s’indigna-t-il, qu’est-ce que tu entends par là exactement ?

— Et bien, nous nous sommes rendu compte que malgré le fait que vous ayez théoriquement tous le même âge et que vous ne vieillissez pas, votre… comment dire sans que cela ne te vexe, enfin vous n’aviez pas tous le même niveau de maturité ou de connaissances.

Elle le traitait d’enfant prépubère ? Avait-elle conscience qu’il était infiniment plus âgé et plus instruit qu’elle ? L’humanité était irrévocablement le peuple le plus arrogant qu’il n’ait jamais eu l’occasion de côtoyer.

— Et tu penses me connaitre suffisamment pour tirer une telle conclusion sur ma personne ?

Ce n’est qu’une hypothèse, insista-t-elle, nous savons juste que votre développement est relatif au nombre de voyages que vous avez effectués à travers les mondes. Et d’après ce que je sais, tu ne dois pas être sur Terre depuis très longtemps. Sinon tu ne serais pas obligé de pousser ton hôte au suicide pour le quitter et tu aurais déjà entendu parler de notre… entreprise familiale, si je puis la nommer ainsi.


Alors c’était de ça dont il avait l’air de l’extérieur ? Un Yukrǒn nouveau-né venu jouer les touristes parasites sur Terre ? Quelle décadence…

— Alors, vrai ou faux ?

— F… fin de la conversation ! annonça-t-il rageusement le cœur trop empli d’orgueil pour valider de telles sornettes.

D’un geste de main il balaya la lumière comme s’il avait s’agit d’une mouche agaçante et se retrouva de nouveau en tête à tête avec les ténèbres.

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